Interview : Florence Plissart et sa rencontre des femmes japonaises

Florence plissart couverture livreJ’ai rencontré Florence Plissart en Belgique, une rencontre très brève avec un goût de pas assez. Depuis, elle a passé quelques temps au Japon et c’est par des échanges de mails de loin en loin et quelques publications en ligne que je suis ses projets artistiques qui me parlent énormément. Bien sûr il y a le Japon en toile de fond, un pays qui me séduit par ses forts contrastes, mais il y a surtout son souhait de réaliser des portraits et donc d’aller à la rencontre des autres.

À l’occasion du challenge Un mois au Japon, les organisatrices nous invitaient à nous intéresser aux femmes japonaises. C’était pour moi une excellente occasion de reprendre des nouvelles de Florence et à ma façon de soutenir son projet toujours en cours car un livre, intitulé Japonaises, celles qui éclairent le ciel, devrait voir le jour à la fin de l’année 2020.

Bonjour Florence, tu as passé un an et demi au Japon et pendant ton expatriation, tu as fait le choix de rencontrer des femmes pour réaliser leurs portraits. D’où est venue l’envie de porter un tel projet ?

Bonjour Tiphanya, et merci pour cette possibilité de présenter mes Japonaises.
L’envie de développer un projet artistique au Japon était présente avant même de partir, et j’avais déjà plus ou moins décidé que ce serait des portraits de femmes. Je m’installais là-bas pour une période longue, je sentais que j’avais envie d’explorer quelque chose au-delà du croquis de voyage dont j’avais l’habitude. C’est important pour moi de pouvoir me rapprocher des gens et le dessin est depuis longtemps mon moyen d’entrer en contact. Je voulais pousser cela encore plus loin, vivre des rencontres plus profondes et nourrissantes. Je peux être quelqu’un de plutôt solitaire, mais j’ai une grande curiosité pour les autres. J’adore découvrir un pays à travers les yeux de ses habitants. Or, au début de ma vie japonaise, j’étais assez déphasée. Je n’accrochais pas du tout à Sapporo, la ville où nous habitions, au nord du Japon. Le choc culturel était par moments très difficile et je ne rencontrais pas de Japonais. Il neigeait énormément (Hokkaido est une des régions les plus enneigées au monde), je sentais littéralement un rideau de neige entre cette culture et moi. J’ai senti une vraie urgence à porter ce projet pour ne pas rester dans ma micro-bulle d’expatriée, piégée dans le blizzard.

Sapporo
Toutes les photos dans cet article sont la propriété de Florence Plissart

Comment es-tu entrée en contact avec ces femmes ? Étaient-elles toutes dans ton entourage ?

Au début, je n’avais pas d’entourage, et je pensais naïvement que j’allais pouvoir faire des rencontres en dessinant dans l’espace public. Ça marche très bien dans beaucoup de régions du monde. Mais pour le Japon, c’était une approche beaucoup trop directe. Il y avait la question de la langue aussi. Je ne voulais pas seulement faire des portraits, mais aussi raconter des histoires. C’est assez inhabituel dans la culture japonaise de se mettre en avant et de raconter des choses personnelles à un inconnu. Après trois mois, comme je n’arrivais à rencontrer personne, je suis allée voir l’Alliance française de Sapporo, qui a accepté de m’aider. Ils m’ont proposé de présenter mes dessins et ma vision du voyage lors d’une petite conférence avec une interprète, ainsi j’ai pu me faire connaître. Ma toute première modèle avait appris le français en Afrique. Les premières participantes m’ont fait un formidable bouche à oreille et au bout d’un moment, j’ai eu des propositions spontanées. J’ai aussi pris contact avec une Américaine auteure d’un très beau livre sur la langue japonaise et les femmes. Elle ne vivait plus au Japon depuis longtemps, mais elle a parlé de moi aux amis qu’elle avait encore à Tokyo. Ces personnes m’ont mise en lien avec des femmes de leur entourage. Petit à petit, il y a eu un effet boule de neige et je me suis retrouvée avec des dizaines de participantes. À un certain point, je me suis rendu compte que beaucoup d’entre elles étaient dans une tranche d’âge et un type de parcours un peu similaires, et j’ai fait une sorte de commande à l’univers pour avoir dans le projet des profils un peu plus spécifiques : une femme très âgée, une métisse, une femme de la campagne, une étrangère mariée à un Japonais, une femme exerçant une activité religieuse ou spirituelle, une femme originaire du sud du Japon, … J’ai un peu forcé le destin, mais elles ont toute croisé ma route. Au total, une quarantaine de femmes ont pris part au projet.

Hiroko par Florence Plissart
Portrait de Hiroko par Florence Plissart

Tes portraits se concentrent sur une représentation graphique des femmes. Comment se déroulaient les rencontres ? As-tu mis en place un rituel, avais-tu un.e interprète avec toi ?

J’ai eu de la chance car j’ai souvent pu compter sur quelqu’un avec qui j’avais une langue en commun et qui me proposait son aide. Il y a eu une dizaine d’interprètes en tout ! J’étais très loin de ma zone de confort lors des premières rencontres, je ne me sentais pas du tout capable de faire des portraits… mais j’en avais très envie.

Au début, je commençais par le dessin, pour briser la glace et pour commencer par la partie la plus difficile. Je faisais un crayonné et je plaçais les ombres avec la modèle, pour les couleurs et les finitions, je travaillais chez moi parce que je ne pouvais pas les faire poser pendant des heures. J’ai proposé aux modèles de choisir un contexte. Ça a très bien marché, c’était chaque fois une porte d’entrée dans leur monde. Certaines ont posé avec leur famille, dans une situation en lien avec leur métier ou leur passion, avec leur chien, dans un habit particulier, un lieu qui avait une signification pour elles, …

Kumiko par Florence Plissart
Portrait de Kumiko par Florence Plissart

Ensuite venait l’entretien. Beaucoup étaient aussi stressées que moi et voulaient savoir à l’avance ce que j’allais leur poser comme questions, voire rédiger toutes leurs réponses chez elles et me les lire quand on se rencontrait. On échangeait beaucoup par mail en amont, ça prenait un temps fou, mais c’est un aspect clé de la culture japonaise : on n’improvise pas et on balise chaque détail du terrain. Je voulais respecter ça, et ça me rassurait aussi d’avoir des choses à préparer. Mais ça manquait de spontanéité, d’authenticité. Et je racontais assez peu de choses sur moi : je demandais et je prenais. Vers le premier quart du projet, il y a eu un basculement et j’ai complètement changé ma façon d’aborder les participantes. J’ai arrêté de préparer des questions pour les entretiens, à la place, j’ai appris à travailler sur mon ouverture de coeur. Le principal rituel que j’avais pour ça, c’était de me promener avant la rencontre dans des endroits où il y a beaucoup de monde, comme le métro ou le marché, et d’ouvrir quelque chose en moi au contact de la foule et de la beauté des gens. Ça me permettait d’arriver dans un état d’écoute assez nouveau pour moi.

J’ai découvert que dans le portrait, la maîtrise technique est secondaire. Ce qui importe le plus, c’est comment on accueille l’autre, et comment on se donne. Pour les entretiens aussi. Tout est devenu beaucoup plus intéressant à ce moment-là ! Mon autre petit rituel, c’était de demander aux femmes en début d’entretien la signification des idéogrammes de leur prénom. Au Japon, quand on prénomme un bébé, on réfléchit beaucoup à la sonorité, à l’équilibre graphique, aux significations orale et écrite (elles diffèrent), au nombre de traits dans les caractères, …Il y a souvent toute une petite histoire derrière et c’est intéressant d’entrer dans la vie d’un inconnu par son prénom, on est au tout début du chemin.

En tant que femme toi-même, que t’ont apporté ces femmes japonaises ?

Ma liste de gratitudes est infinie ! Pour commencer, elles m’ont ouvert mille portes sur leur culture. J’ai été invitée dans des familles qui m’ont cuisiné leurs spécialités. J’ai campé avec un groupe de gens qui se connaissaient tous depuis plus d’une décennie. J’ai participé à une authentique cérémonie du thé. Une modèle a dansé une danse traditionnelle spécialement pour moi. Je suis allée à des concerts pop et au karaoké. Une chamane m’a fait un oracle. J’ai reçu une guimbarde aïnoue. J’ai pu porter le kimono dans les règles de l’art. Des dizaines de choses précieuses comme ça qui m’ont permis de vivre le Japon de l’intérieur, malgré mes progrès plus que limités en japonais ! Mais je crois que ce n’est pas le sens de ta question.

Florence Plissart

De manière plus subtile, elles m’ont appris à m’ouvrir et à me laisser accueillir. Je ne pense pas que j’aurais pu entrer aussi loin dans les histoires personnelles avec des hommes. Il y avait une intimité de femme à femme qui débordait nos incompréhensions culturelles. Au début, j’étais très focalisée sur nos différences. Par exemple, la vision du couple et du mariage reste très différente du vécu occidental, les attentes n’ont rien à voir. Mais plus on avançait, plus je sentais tout ce qui nous rapprochait. Une des femmes m’a parlé de ses rêves, et il s’est trouvé que nous faisions pratiquement le même cauchemar récurrent. Elle avait presque 20 ans de plus que moi, elle habitait de l’autre côté du monde, on ne parlait pas la même langue… mais on rêvait le même rêve. C’était si loin des projections exotiques. Il y avait comme des résonances, des fils invisibles à des tas d’endroits entre nos vies. Chacune par son parcours et sa curiosité m’interrogeait sur mon propre chemin. Il y avait beaucoup de curiosité entre elles aussi. En échangeant à partir de nos singularités et de ce qui différait dans nos cultures, on a touché ce qui nous relie tous. Je crois que c’est ça qui résume le mieux ce que j’ai reçu d’elles.
Le titre que j’ai choisi pour le livre issu du projet est en lien avec la déesse japonaise du soleil, Amaterasu, qui découvre sa propre lumière éblouissante dans un miroir. C’est la déesse la plus importante du panthéon japonais. C’est elle qu’on voit sur le drapeau, les empereurs du Japon sont ses descendants directs. Dans ce projet, on est chacune un miroir pour les autres.

Aujourd’hui, tu n’es plus au Japon, as-tu tout de même gardé contact avec certaines de tes modèles ?

Je ne suis pas quelqu’un qui garde le contact au quotidien, je crois que c’est parce que je bouge beaucoup et que beaucoup de gens traversent ma vie. Mais nous sommes toujours en lien de temps en temps par rapport au travail sur le livre, qui est encore en cours, et certaines modèles sont vraiment devenues des amies. Deux d’entre elles sont venues me visiter en Belgique depuis que j’ai quitté le Japon. J’en ai retrouvé une autre en Israël où je passe beaucoup de temps actuellement. C’était assez fou de se retrouver là-bas en même temps par le jeu des circonstances.
En tout cas, chacune de ces rencontres reste au chaud dans mon coeur.

Vernissage Florence Plissart
Florence Plissart (au centre) lors d’un vernissage

Dès le départ tes dessins avaient vocation à être présentés à un public. Il y a eu plusieurs expositions au Japon et un livre va bientôt sortir. Peux-tu nous en dire plus sur cette autre dimension de ton projet ? Quel retour as-tu eu des femmes dessinées sur cette présentation à un public ?

Il y a eu plusieurs expos dans des contextes complètement différents, c’est assez rigolo : l’Alliance française de Sapporo, un centre commercial, un café alternatif de Tokyo, l’ambassade de Belgique au Japon et une kermesse wallonne ! Ça reflète bien la diversité du projet.

Mais surtout, j’ai eu la chance d’avoir une proposition des éditions Partis Pour pour publier un livre à partir de cette aventure. J’en suis très heureuse car j’ai beaucoup travaillé sur ce projet qui s’est avéré très riche, et beaucoup de personnes se sont investies à mes côtés, à commencer par les modèles, mais aussi les interprètes, les traducteurs, tous ceux qui ont permis les expositions et partagé la démarche ici et là-bas… Le livre, c’ est vraiment un beau support pour diffuser plus largement cette expérience collective, tout ce travail artistique autour du portrait et ce message d’ouverture à l’autre. Et faire visiter le Japon par plein de petites portes. Le titre du livre est Japonaises, celles qui éclairent le ciel. C’est un projet ambitieux et nous avons décidé de passer par un financement participatif. Il y a pas mal d’incertitudes liées au coronavirus, mais j’espère qu’il pourra sortir cet automne comme prévu.

La plupart des modèles sont venues aux vernissages des expos avec leurs amis ou leurs famille, et elles sont enthousiastes depuis le début à l’idée d’une publication. C’est aussi un challenge pour elles bien sûr, car s’exposer n’est pas facile, particulièrement dans cette culture, et elles parlent d’elles à visage découvert. Mais cela a toujours fait partie du projet. Quant aux témoignages, je les ai traités avec beaucoup d’attention. Quand c’était nécessaire, on a procédé à des coupures ou mis un peu de flou autour de certaines confidences. Et je me suis beaucoup mise à nu moi aussi, que ce soit au moment du portrait, dans les entretiens, les expos ou le livre. C’était fondamental : elles s’exposent, elles se disent, ça les met dans une position un peu vulnérable ; donc moi aussi, je voulais être au même niveau et oser offrir ce que je demande.
Un retour qui est revenu plusieurs fois, c’est qu’elles se sentaient libres de se montrer autant parce que j’étais une étrangère. En tant qu’étranger, on a une grande liberté par rapport aux codes. Je ne veux pas dire par là qu’il ne faut pas s’adapter aux règles de politesse, mais on n’attend pas du tout d’un étranger qu’il se comporte comme un Japonais. On a vraiment plus de facilité pour poser des questions indiscrètes. Et pour elles, c’était plus facile de se dévoiler à quelqu’un qui venait d’ailleurs et qui ne les jugerait pas.

Reiko par Florence Plissart
Portrait de Reiko par Florence Plissart

Actuellement, tu es investie dans un projet qui délaisse le dessin pour privilégier les mots. Tu réalises, en poème, des hommages pour ceux qui partent. Peux-tu nous présenter ce nouveau projet et le lien pour toi entre les femmes rencontrées au Japon et les personnes que tu écoutes aujourd’hui ?

Je m’intéresse beaucoup à l’accompagnement de la fin de vie. Avec le confinement, beaucoup de personnes meurent seules, et leurs proches ne peuvent pas se rassembler pour les funérailles. Avec Sarah Dumont, une journaliste qui a créé le site de réflexion sur la fin de vie Happy End, et Caroline de Surany, une auteure qui accompagne des personnes en soins palliatifs, nous avons lancé Mots pour ceux qui partent, un projet bénévole d’hommages en écriture. Les personnes qui ont perdu un proche nous parlent de leur défunt et de leurs émotions au téléphone, et nous écrivons des textes sur mesure pour honorer leurs morts. Nous sommes plusieurs plumes, avec des sensibilités différentes. J’interviens en tant que poétesse, d’autres proposent des textes qui racontent la vie du disparu, ou des discours de funérailles plus classiques. Je m’appuie beaucoup sur la capacité d’écoute que j’ai appris à mettre en oeuvre avec les Japonaises. Et je me vois là aussi comme un miroir : avec ma poésie, j’essaie de capter un scintillement de la personne qui a disparu, ou la lumière de l’amour qu’on lui porte, et de les renvoyer aux gens avec des mots.

Merci beaucoup Florence pour ton temps. Alors même que tu nous offres de belles réponses détaillées, j’avoue que j’espère avoir l’occasion de te revoir pour t’entendre en parler de vive voix. Et lorsque le livre pourra être soutenu via le financement participatif puisqu’il sera en vente, je ne manquerai pas de mettre à jour cette interview.
D’ici là, découvrez plus en détail ses univers sur son site internet Florence Plissart.

2 commentaires Ajoutez les votres
  1. Merci pour ce bel entretien Tiphanya, passionant et touchant aussi. C’est un magnifique travail, avec de belles rencontres. J’avoue que ça me donne déjà envie de feuilleter le futur livre de Florence Plissart.

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